Ce mardi 19 mai, la Commissaire européenne Mariya Gabriel, en charge de l’Education et de la Culture, réunissait, avec Thierry Breton, dont le portefeuille couvre le droit d’auteur, les ministres de la culture européens pour parler des mesures prises face au Covid-19. Cette réunion aura permis, on l’espère, d’évoquer la résolution adoptée la semaine dernière par le Parlement européen affirmant que l’Union Européenne « a besoin d’un plan de relance de 2000 milliards d’euros pour faire face aux conséquences du Covid-19 ».

Rappelons que le budget actuel de l’UE s’achève le 31 décembre 2020 et que Parlement, Conseil et Commission débattent depuis deux ans du nouvel horizon budgétaire de sept ans (2021-2027). Ce « Fonds de relance et de transformation » devrait, d’après le Parlement, être ajouté au budget et principalement versé sous forme de subventions.

De son côté, la présidente de la Commission des affaires culturelles du Parlement européen, l’eurodéputée allemande Sabine Verheyen, a demandé de doubler le budget de Creative Europe, le seul programme de l’Union à porter spécifiquement sur la culture, pour le porter à 2,8 Md€ sur 7 ans. Autre rappel, hélas utile : la culture ne pèse que 0,001% du total du budget de l’UE, soit un ratio mille fois plus faible que pour les budgets des Etats.

On sait pourtant l’importance vitale de la culture pour l’Europe, y compris au plan économique. L’étude réalisée par EY à la demande du mouvement France Créative en 2015 l’avait montré : 535,9 Md€ et 7 millions d’emplois, soit le troisième employeur en Europe après l’hôtellerie-restauration, plus que l’agroalimentaire, 2,5 fois plus que l’automobile, cinq fois plus que l’industrie chimique, sept fois plus que les télécommunications.

Ce poids économique majeur reflète le rôle essentiel de la culture dans la construction de l’Europe et de son identité. De tous les continents, l’Europe est le seul à être d’abord une civilisation, née de 30 siècles d’histoire, et souvent de cultures, communes, entre les peuples vivant sur le même « isthme de l’Asie ».

A l’heure où les défis se multiplient pour l’UE, la culture s’impose comme une boussole pour répondre à une question importante : nous européens, qui sommes-nous et quelles sont nos valeurs ? Quel avenir commun voulons-nous nous donner ? La paix, la démocratie et l’économie de marché sont des valeurs communes dont l’Europe s’honore, mais elles ne font pas une identité : le Royaume-Uni, le Japon ou la Nouvelle Zélande les portent aussi. Le premier est une nation européenne, après comme avant le Brexit ; les deux autres, non.

La grande conférence sur l’avenir de l’Europe qui devait démarrer le 9 mai dernier pour durer deux ans, qui est reportée à l’automne, devrait apporter des réponses à cette question lancinante de ce qui fait notre identité commune. L’importance que l’Union apportera au redressement de ces secteurs culturels post-crise du Covid-19 sera révélatrice et lourde de conséquences pour le futur de l’Union puisque les secteurs culturels européens nourrissent notre identité culturelle si spécifique, symbolisée par la devise de l’UE « Unis dans la diversité ».

Or, les secteurs culturels vont être dévastés par la crise. Première à être frappée, avec l’annulation des grands concerts dès fin février, la culture sera parmi les derniers secteurs à en sortir. Beaucoup de festivals ou de grandes tournées ne reprendront pas avant début 2021.

En Allemagne, en Italie et désormais en France le déconfinement a commencé. Mais, comme le Chapelier Fou de Lewis Carroll, dans Alice au pays des merveilles, fêtant chaque jour son « non-anniversaire », nous risquons de connaître encore des semaines et même des mois de non déconfinement pour une partie des activités culturelles : salles de théâtre, de cinéma, de concert, restent fermées. De même la reprise des festivals ou des tournages posent de sérieuses questions.

Pour les auteurs et les compositeurs et éditeurs de musique, ce sera « la double lame » : durant la fermeture généralisée, ils ont perdu tout de suite leurs revenus directs, comme les primes de commande, les ventes de partition, les revenus liés aux films publicitaires ou encore les rémunérations tirées par exemple des séances d’écriture ou d’enregistrement des doublages. Leurs revenus en droits d’auteur vont ensuite s’effondrer, mais surtout en 2021, quand l’activité générale aura repris, puisque, contrairement aux autres modes de rémunération artistique, les droits d’auteur ne sont payés qu’après l’exploitation et la diffusion des œuvres. Il n’est pas rare que les utilisateurs, diffuseurs ou commerçants, payent en effet avec plusieurs mois de décalage.

EY a commencé à établir plusieurs scénarios de pertes pour l’économie française de la culture.  L’un d’entre eux évalue cette perte à 10 Md€ pour les deux mois de confinement complet, plus 20 Md€ d’ici la fin 2020. Soit peut-être 30 Md€, près du tiers de la valeur créée annuellement par l’économie de la culture en France qui pèse, rappelons-le, 1,3 millions d’emplois. Il s’agit d’une destruction de valeur irréversible, dans la mesure où un festival annulé ne peut être « rattrapé », tout comme un commerce qui a fermé deux mois ne paiera ni droits d’auteur ni droits voisins durant sa fermeture.

Le Ministère de l’Economie allemand a chiffré de son côté, dès le 26 mars, donc avant la dégradation constatée de la situation, plusieurs scénarios de pertes pour ses industries culturelles, dont l’un autour de -28 Md€.

En extrapolant, on peut craindre par conséquent une perte autour de 150 Md€ pour l’économie de la culture de l’Union européenne. Prendre la mesure des choses, ce serait faire le constat que même avec 1% du « Fonds de relance et de transformation » de 2 000 Md€, qui serait fléché vers les industries culturelles et les auteurs, soit 20 milliards d’euros, l’Union n’apporterait qu’une contribution modeste. Alors qu’il est urgent d’assumer une politique de souveraineté culturelle et numérique en regardant la réalité en face : nos industries culturelles et créatives sont fragiles et beaucoup de nos partenaires n’ont jamais joué le jeu de l’ouverture économique réciproque pour la culture.

A l’inverse de l’UE, et bien avant la crise du Covid-19, les autres grands acteurs mondiaux de la culture (USA, Chine, Russie, Etats du Golfe) développaient une politique d’influence culturelle ambitieuse, faite de protectionnisme intérieur et d’expansionnisme dans le reste du monde, appuyée sur des industries culturelles nationales solidement soutenues. L’ouverture totale du marché culturel européen au reste du monde n’est en rien réciproque.

Les Etats-Unis, tout en critiquant régulièrement « l’exception culturelle », ont toujours su garder leur marché culturel étroitement fermé : des études font état de 95% de répertoire américain sur les radios locales américaines : de même, libraires, salles de spectacle ou salles de cinéma y accordent peu de place aux œuvres étrangères. Sans parler du marché chinois, cadenassé.

Il est à craindre que beaucoup d’entreprises européennes de la culture, affaiblies par la crise et la récession qui va suivre, soient rachetées par des acteurs extra-européens. Dans la culture, la majeure partie des acteurs clef sont des ETI, ce qui n’empêche pas des positions nombreuses de n°1 mondiaux, puisque le secteur culturel est par nature très dilué en taille et nombre d’acteurs.

Le risque qu’une partie de la création disparaisse est par ailleurs réel. Notamment les auteurs, les compositeurs de musique et les artistes-interprètes, à la fois le maillon clef mais aussi le plus fragile, pour qui la crise révèle l’importance vitale du modèle de la gestion collective et de leurs sociétés, souvent l’unique rempart pour défendre leurs intérêts et mettre en place des plans de soutien.

Il pourrait en aller de même pour une partie du tissu des PME/TPE, dans tous les secteurs culturels. Ou que des actifs immatériels, comme les catalogues, soient rachetés. Ce ne sera pas visible tout de suite. Mais l’impact à 2-3 ans sera peut-être irréversible.

Le pire étant que, si l’essentiel des acteurs européens de la culture vont être violemment frappés par la crise du Covid-19, les plateformes de streaming musical et de SVOD vont en revanche prospérer. Or, elles sont désormais toutes, ou presque, devenues extra-européennes. Ce n’est pas pour rien que, depuis début mars, l’action de Netflix en Bourse a bondi de 40%, avec une capitalisation boursière qui atteint près de 190 Md$.

Appuyées sur un marché domestique protégé, les entreprises américaines de médias poursuivent leur déploiement mondial. Après Amazon et Netflix, deux géants américains sont entrés sur le marché européens depuis 18 mois, avec le rachat passé quasiment inaperçu fin 2018 de Sky, premier groupe européen de télévision payante, par Comcast. Très rentable, Sky possède 23 millions d’abonnés en Grande Bretagne, Italie, Allemagne, Autriche. Et, bien sûr, l’arrivée massive de Disney, qui possède déjà deux plateformes de SVOD, ESPN+ et Hulu, et a lancé sa plateforme Disney + aux Etats Unis (50 M abonnés) et en France le 7 avril.

Face à cette situation d’urgence, l’Europe doit se réarmer. Et, pour commencer, mettre en œuvre le cadre légal dont elle s’est dotée en 2018-2019 avec l’adoption des trois directives Services Médias Audiovisuels, Droit d’auteur et Câble/Satellite. A ce titre, la confirmation par Emmanuel Macron, dans ses annonces pour la culture du 6 mai dernier, d’une transposition rapide, au besoin par ordonnance, avant la fin de l’année, est une bonne chose.

L’Union pourrait aussi montrer son utilité en traitant au niveau européen certaines questions pressantes comme celle des assurances. On sait que le risque épidémique n’est pas couvert. Mais le blocage actuel avec certains assureurs est un problème majeur : que faire si le réalisateur ou les artistes principaux sont atteints par le Covid-19 durant le tournage d’un film ou une grande tournée de concert ? Pourrait-on imaginer une réponse européenne ou au moins des principes communs ?

Toutes les mesures annoncées jusque-là sont des mesures d’urgence, souvent indispensables. Mais l’essentiel reste à faire. Il faut que les plans de relance qui se préparent tant en France qu’au niveau Européen, soient un véritable Plan Marshall qui intègre le secteur culturel de façon massive. Sinon, la casse sera irréversible. La culture est, pour l’essentiel, un modèle fragile. C’est une économie de prototype, où chaque création est une prise de risque. Elle ne peut répondre simplement, ni même principalement, à une logique économique. C’est un secteur où l’emploi est plus jeune qu’ailleurs (22,6% de moins de 30 ans en France, contre 18,8% pour l’ensemble des actifs). Son rôle pour l’aménagement du territoire et le rayonnement ou l’attractivité du pays est central. Mais elle compte surtout des PME, peu de grands groupes. On la comprend et on la soutient du coup moins que l’aéronautique, les transports ou le luxe.

La culture c’est surtout, pour citer Jack Lang, dans son interview au journal Le Monde le 6 mai dernier, « une nécessité de l’âme, une source de bonheur, de générosité ». Pour se reconstruire, la France et l’Europe vont avoir besoin de s’en souvenir.