Le début d’année est traditionnellement le moment des vœux et des bonnes résolutions. Pour l’Europe, en 2020, une sage résolution serait de retrouver le chemin de la souveraineté, condition de sa croissance, de son développement, et d’un sentiment européen partagé.

De ce point de vue, 2019 s’est terminée sous de mauvais auspices.

Certes, grâce à la mobilisation et à l’union des créatrices et créateurs de tous les secteurs culturels européens, nous avons évité le pire lors du vote de la Directive Droit d’auteur. Cela ne signifie pas pour autant qu’un optimiste débridé soit de mise. Il suffit pour s’en convaincre de suivre les très laborieuses discussions entre parties prenantes (« stakeholders dialogues »), débutées en novembre dernier.  L’adoption de la Directive n’est que le début d’un parcours qui risque de se révéler long et pénible, et pour lequel pour le moment, rien n’est gagné.

Mais surtout, alors que la Directive Droit d’auteur semblait avoir du moins enfin posé une première pierre pour la reconquête de notre souveraineté face aux acteurs numériques extra-européens, une décision du 12 décembre de la Cour de Justice de l’Union Européenne montre que le pire est en réalité encore à venir.

Cette décision concerne Airbnb. L’AhTop, association représentative des professionnels de l’hébergement et du tourisme française, souhaitait faire reconnaître qu’Airbnb était un concurrent des loueurs « traditionnels » et opérait comme un agent immobilier, mais illégalement, car sans licence adaptée.

La CJUE leur a donné tort, qualifiant la plateforme de location mondiale de simple « intermédiaire », qui n’aurait aucun impact sur les services traditionnels de location offerts aux consommateurs, et aucun contrôle sur les prix du marché…

Avec cette décision, l’Europe rate à nouveau une excellente occasion de mettre en place une régulation efficace et juste des acteurs numériques extra-européens. Et elle le fait au détriment d’un des secteurs essentiels de son économie, l’hôtellerie-restauration, qui possède de nombreux points communs avec celui de la culture.

Premier point commun, la culture comme l’hôtellerie-restauration sont des secteurs très intensifs en emplois. Rien qu’en France, la culture offre des revenus à plus d’1,2 millions de personnes, quand l’hôtellerie-restauration représente près d’un million d’emplois. Dans les deux cas, ces emplois ont pour caractéristiques d’être en très large majorité non délocalisables, présents sur l’ensemble du territoire et extrêmement variés, offrant des possibilités d’embauche pour des jeunes diplômés, mais aussi sans formation, dans un pays où le chômage des jeunes et les barrières à l’entrée dans le monde du travail sont deux des pires symptômes de la crise. Ensuite, la taille des acteurs économiques y est d’une grande diversité, depuis les grands groupes de taille internationale et même leaders mondiaux dans leur secteur, jusqu’aux TPE et aux autoentrepreneurs.

Enfin, nos secteurs sont à sont à la fois pleinement acteurs du numérique et fortement ancrés dans le quotidien de nos citoyens et dans le tissu territorial : se retrouver autour d’un repas, socialiser et sortir, écouter de la musique, aller au cinéma ou lire, jouer aux jeux vidéo, visiter un musée ou une exposition sont des expériences quotidiennes, positives et partagées par des millions de Français.

La même menace pèse sur notre développement : nos secteurs souffrent d’une régulation asymétrique, une véritable « exception numérique », qui favorise les acteurs « over the top », grandes entreprises non européennes du numérique. Celles-ci pratiquent des stratégies très efficaces de contournement fiscal, se trouvent souvent dans des positions anormales de domination du marché, et créent très peu d’emplois en Europe. Airbnb France emploie ainsi moins de 50 salariés…

Alors, pourquoi cet aveuglement continu des décideurs et juges européens ? En août 2018, Harris Interactive publiait un sondage réalisé dans huit pays, dans lequel 67% des citoyens européens estimaient que les plateformes ont plus de pouvoirs que l’Union européenne, et 61% que la souveraineté et l’indépendance des pays européens sont compromises par l’influence des plateformes numériques.

Nous autres Européens devons arrêter d’ouvrir systématiquement nos marchés, sans nous interroger davantage sur les motivations de nos interlocuteurs et sur les intérêts de notre propre économie intérieure. Cette vision irénique de la mondialisation n’a plus cours dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui : un monde plus global et plus incertain, où la logique de plateforme se substitue à celle de silos industriels, et où certains géants numériques font jeu égal avec les Etats. Dans ce monde-là, notre priorité doit être d’ouvrir les yeux sur le poids démocratique et économique de l’Europe, et de le mettre à profit pour tisser des relations véritablement équitables avec l’ensemble de nos partenaires : pays, entreprises, institutions internationales… A 27, nous serons bien plus forts pour changer les règles du jeu.

Parce que, à jouer parfois contre les vrais intérêts de l’Europe, les institutions de l’union ont alimenté le sentiment anti-européen et fait le jeu des extrêmes, il faut beaucoup espérer de la commission Von der Leyen.

Crédit photo : Weyo