Invité ce mardi 4 septembre à prendre la parole au Forum économique de Krynica en Pologne, surnommé « le Davos de l’Europe de l’Est », j’ai pu y constater à quel point l’influence des Big tech américaines peut être une menace pour la démocratie européenne, notamment quand elle sait s’appuyer sur les pays d’Europe centrale.

Le panel auquel je participais, avec M. Pawel Lewandoski, Secrétaire d’État à la Culture polonais, avait pour titre « Les entreprises mondialisées contre la culture européenne et polonaise ».

Rudall

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Un peu de contexte. La Directive européenne sur le droit d’auteur actuellement en discussion donne lieu à une campagne de lobbying sans précédent des GAFAM, agitant le drapeau rouge de la censure et de la mort d’Internet. Les géants de la Silicon Valley avancent en ordre très rassemblé mais en embuscade lorsqu’il s’agit de protéger leurs intérêts financiers en Europe, mettant en avant des groupes d’intérêt comme CCIA, C4C, ou OpenMedia, pilotés et coordonnés par une unique agence de relation publique, qui compte aussi parmi ses clients… Google. Ils s’appuient également sur le Parti Pirate, et sur certains geeks libertaires, qui se retrouvent donc à faire le jeu des multinationales contre lesquelles ils disent lutter.

Google et compagnie clament sans cesse leur respect et leur soutien aux artistes, et aiment à se présenter comme les piliers de la liberté d’expression et d’une démocratie vivante. Voilà pour le discours publicitaire. Car dans les faits, dès qu’il s’agit de mettre la main au portefeuille pour financer les médias (ce qui est l’objectif de l’article 11 de la Directive) ou la culture (ce qui est l’objectif de l’article 13), ils sortent l’artillerie lourde. Les seuls artistes qu’ils acceptent de payer sont ceux qu’ils recrutent pour leur campagne Create Refresh, à qui est demandé une vidéo anti-droit d’auteur… contre rémunération. La liberté d’expression, donc, tant qu’elle n’a pas d’impact sur les comptes de l’entreprise.

Dès le mois de juin, afin d’influencer un vote au Parlement le 5 juillet, les députés européens ont reçu jusqu’à 40 000 mails automatiques anti-Directive, les accusant de vouloir censurer Internet. Des campagnes de désinformation ont également circulé en ligne, prétendant que la Directive empêcherait les internautes de produire des mèmes et des gifs – alors qu’ils sont évidemment protégés par l’exception de parodie. Les pages Wikipédia des parlementaires favorables au texte ont été réécrites, comparant leur point de vue à ceux des Nazis. Oui, même le point Godwin n’a pas arrêté les hacktivistes à la solde des GAFAM.

© Lionel Pagès

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Pour autant, on ne pourrait voir dans ces activités qu’une guérilla d’influence, certes excessive et pas vraiment éthique, n’était l’exemple des 51 députés européens polonais qui, alors qu’ils se préparaient à voter en leur âme et conscience le 5 juillet, ont été victimes de pressions directes si convaincantes, que finalement aucun d’entre eux n’est allé voter. GAFAM 1-Démocratie 0.

Lors de ma prise de parole à Krynica, et ensuite lorsque j’ai été interrogé par les médias nationaux polonais, j’ai rapporté cet événement pour faire prendre conscience de l’influence installée et dangereuse de ces compagnies en Europe. La prise de position des pays d’Europe centrale est en effet essentielle dans les débats actuels sur la souveraineté européenne. Et ce d’autant plus que contrairement à ce que Google et compagnie essayent de faire croire, la mobilisation contre la Directive droit d’auteur n’a rien d’une mobilisation de masse. Elle est pilotée, nourrie et entretenue par les entreprises extra-européennes qui y ont intérêt.

Ainsi, une étude de la provenance des contenus en ligne anti-Directive montre que 18,2% proviennent de la Silicon Valley, faisant donc officiellement de la Californie le deuxième « État européen » à s’intéresser à ces sujets après l’Allemagne – pays de la Députée Pirate Mme Reda. Cela pourrait paraître sans importance, si nous n’avions tous en tête l’exemple récent des résultats que peut avoir l’hacktivisme piloté par une puissance étrangère sur les élections d’un grand pays démocratique…

Deuxième indice, l’appel du Parti Pirate de Mme Reda, qui a demandé mi-juillet à tous les citoyens sympathisant de se rassembler le 26 août dans les rues de onze capitales européennes, « pour dire non à la censure d’Internet ». L’objectif était de rassembler au moins un million de personnes. Le résultat : moins de 800 personnes dans les rues, dont 8 à Paris. De la difficulté de faire manifester les robots signataires des pétitions anti-droit d’auteur et responsables des envois de mails en masse aux députés… Jeudi dernier, rien qu’à Paris, et avec moins de 24 heures de préavis, nous étions autant dans les jardins du Palais Royal pour lancer un appel aux députés européens dans la perspective du vote de ce mercredi.

Loizeau

Malgré les millions investis par les GAFAM, malgré les campagnes de désinformation, malgré l’existence d’un parti politique qui a pour seul objectif de détruire le droit d’auteur et d’affaiblir la culture, les raisons d’espérer existent.

Face à ces menaces sur notre souveraineté, les citoyens européens expriment fortement leurs inquiétudes, comme le montrent très clairement les résultats d’un sondage Harris Interactive très récent, mené sur 6 600 européens, dans huit pays (Pologne, République Tchèque, Italie, Grèce, Roumanie, Allemagne, Espagne et France). 67% pensent que « les géants du Net américains ont plus de pouvoir que l’Union européenne » ; et 61% considèrent qu’ils « compromettent, par leur influence, le bon fonctionnement de la démocratie en Europe ».

Les Européens sont lucides. Les attaques subies par notre continent ne sont plus le fait aujourd’hui d’armées en uniforme, mais elles sont presque plus redoutables, car elles se présentent sous les traits amicaux de la technologie et du progrès. Les armées d’aujourd’hui reposent sur des lignes de code et des robots numériques.

Cela fait un moment déjà que les discussions en cours sur la Directive droit d’auteur ne concernent plus sur le fond des sujets techniques. N’abandonnons pas les intérêts de l’Europe et nos intérêts culturels, économiques et technologiques aux mains des géants du Net.

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