Le rapport confié fin juin par la Ministre de la Culture Françoise Nyssen à Roch-Olivier Maistre, personnalité reconnue du monde de la culture et grand connaisseur du secteur de la musique, devrait être rendu public dans les prochains jours. Je voudrais saluer ici la démarche, et dire combien nos attentes sont fortes.

Ce rapport porte sur la belle idée d’une « maison commune de la musique ». Les auditions conduites durant trois mois auront été l’occasion de faire un vrai état des lieux de « la musique » en France. La mission, et l’approche très ouverte du rapporteur, sa disponibilité et sa curiosité d’esprit ont favorisé de vraies discussions entre nous, comme le « remue-méninge » autour de l’idée d’une « maison commune », que nous avions organisé avec un certains nombres de « pros », à l’occasion de nos premières Journées de la Création, à Lyon, en juin dernier. Ils se reconnaîtront ici, et qu’ils en soient remerciés : cet échange informel et de haut niveau, croisant des points de vue d’esthétiques et de métiers variés, avait nourri précieusement la contribution de la Sacem à la mission de Roch-Olivier Maistre.

Dans son édition de vendredi dernier,  un « grand quotidien du soir » commentait déjà le rapport à partir d’une version, dont on espère que c’est « la bonne », que ses journalistes ont réussi à se procurer. Nous attendrons patiemment de savoir ce que contient vraiment le rapport Maistre et, surtout, ce que le gouvernement compte en faire.

Après cinq années dans le secteur de la musique, je suis absolument convaincu qu’il faut créer dans notre pays un véritable Établissement Public dédié à la musique, et adapté à ses spécificités et à ses besoins, qu’il sera logique d’appeler « Centre National de la Musique », et indispensable de doter de financements publics supplémentaires et significatifs. Faute de quoi, la situation trop marginale qui est celle du secteur de la musique dans nos politiques culturelles françaises ne changera pas.

Je voudrais pour ma part partager ici quelques unes de nos grandes convictions sur ce qu’il convient de faire… ou de ne pas faire, face aux espoirs soulevés par cette mission, mais aussi compte-tenu des déceptions passées, et qui remontent bien au-delà de l’enterrement si brutal du projet de CNM (projet de créer un centre national de la musique) par la nouvelle majorité en 2012, qui n’était que la réédition d’enterrements précédents de la même idée.

L’environnement ne cesse de changer dans notre secteur, de même que ses priorités, et 2017 n’est pas 2011, encore moins les années 2000 où le cœur de la bataille était de faire reculer le piratage roi sur internet, les années 90 où nous voulions une TVA à taux réduit sur le disque, ou encore la lutte contre le désert culturel en province, pour les salles de concert, dans les années 70. Donc les enjeux à traiter par une future « maison commune de la musique » ont évolué.

Les temps ne sont sans doute plus aux promesses d’un financement nouveau, récurrent et de grande ampleur, qui, si le rapport de 2011 avait été mis en œuvre, aurait apporté 400 à 500 millions d’euros de financement supplémentaire à la musique en cinq ans. Mais il est bon quand même de rappeler à quelle hauteur avait été mesurée, de manière consensuelle, via un rapport co-écrit par des professionnels de la musique, dont notre sociétaire, compositeur et administrateur de la Sacem cette année, Alain Chamfort, et actée par le Président de la République en 2011, l’ampleur du manque de financements dont souffre objectivement l’un des secteurs majeurs de la création et de l’économie, et tout simplement de la vie culturelle en France.

Or l’écart entre le potentiel, notamment à l’export, du répertoire et des artistes français en matière de musique, dans tous les domaines, de l’urbain à la musique à l’image en passant par la pop, le rock, le classique, le jazz, les musiques régionales ou l’Electro, et la réalité de moyens financiers et de dispositifs publics insuffisants, n’a fait que se creuser depuis lors.

La paupérisation de beaucoup de créateurs, auteurs et compositeurs, est une réalité.

La fragilité, parfois extrême, sans presque aucun soutien public, d’éditeurs de musique, mais aussi de producteurs phonographiques, de producteurs de spectacles, d’organisateurs de festival, d’ensembles orchestraux, de manageurs, d’écoles de musique, de fabricants d’instruments de musique ou encore de gérants de clubs ou de discothèques, est une réalité.

Pour nous, la Sacem, acteur international avec 166 nationalités représentées parmi nos membres, l’exacerbation de la concurrence avec nos homologues anglo-saxons est aussi une réalité. Ils ont l’avantage, comme au Royaume-Uni, que leurs gouvernements ont souvent fait de la musique leur priorité numéro 1 en matière d’industrie culturelle. Certains de ces concurrents sont financés par des fonds de pensions américains, et l’un d’entre eux directement par Google Venture.

La baisse préoccupante de la diversité culturelle dans beaucoup d’esthétiques, le manque de soutien à la chanson française, le non respect des règles en matière de diversité par certains médias, le peu d’efforts de l’audiovisuel public dans ce domaine, les problèmes d’accaparement éditorial, par le biais de sociétés filiales de grands médias, dont souffrent créateurs et éditeurs, sont autant d’aspects d’une même réalité.

Le fait que la France soit le seul pays développé à avoir carrément supprimé tout enseignement pratique de la musique à l’école, en 2008, est une réalité.

Le fait que rien n’ait changé en Europe depuis la directive commerce électronique de 2000, et que les plus grandes plateformes sur Internet continuent de bénéficier d’un transfert de valeur indu, au détriment de ceux qui créent et développent la musique, creusant le « value gap » qui doit absolument être traité dans la future directive sur le droit d’auteur, est une réalité. Je l’évoquais ce mercredi avec la Commissaire à l’Economie et à la Société Numériques, Marya Gabriel, qui est en charge du dossier et me confirmait que la bataille décisive est à venir et sera rude. Tout se jouera ici en 2018.

De même, les polémiques soulevées cet été, et dans le contexte de la mission confiée à Roch-Olivier Maistre, au sujet de la concentration dans le spectacle vivant, montrent l’urgence pour les pouvoirs publics de s’investir plus dans les questions stratégiques qui se posent en matière de politique culturelle de la musique.

Ce serait donc un faux diagnostic que de croire que, sous prétexte que le pire de la crise est derrière pour l’industrie phonographique, grâce au succès du streaming, tout va mieux sous le soleil. Et qu’il n’y a qu’à laisser les secteurs de la musique se débrouiller entre eux. C’est même, dans bien des domaines, tout le contraire.

Nous devrons donc continuer de nous  battre pour obtenir les indispensables financements supplémentaires, comme nous le faisons en ce moment, et assez efficacement, pour l’Export et la hausse du financement public du Bureau Export de la Musique, le Burex. Espérons d’ailleurs que le gouvernement nous entendra et ira encore, la semaine prochaine, un cran plus loin que les efforts qu’il a déjà fait pour la loi de finances 2018.

Notons d’ailleurs au passage que ce sont quatre ans d’efforts qui paient ici. Malgré le traumatisme de la « non création » d’un CNM en 2012, c’est parce que nous avons été unis, entre acteurs privés, tous métiers et toutes esthétiques confondues, autour d’un enjeu commun, celui de l’Export, que nous avons réussi, par étape, à sauver le Burex, et à le développer, jusqu’à faire de son meilleur financement l’une des 13 propositions communes de la filière musicale, incarnée par son association Tous Pour La Musique.

Vice-président du Burex tout au long de ce cheminement de plus en plus collectif, j’en témoigne : l’union a fait la force, il nous faut des buts communs, de la constance et même de la vaillance, et surtout une envie de construire collectivement, quelles que soient nos différences de métier ou de sensibilité. Mais, même modeste, et même par temps adverse, le financement supplémentaire déjà acquis pour le Burex en 2018 le prouve : nous pouvons remporter collectivement des batailles pour notre secteur de la musique.

Nous avons aussi agi en commun dans d’autres domaines. Par exemple, pour s’opposer avec succès à un désengagement de l’État du financement des conservatoires de musique grâce à Profedim et aux Forces Musicales.

Ou encore pour le secteur du spectacle vivant : c’est à l’initiative de la Sacem qu’a été lancé, avec le ministère de la Culture, le fonds d’urgence sur la sécurité dans le spectacle vivant après le massacre du Bataclan. J’ai en ce jour anniversaire une pensée particulière pour les victimes.

Mais c’est avec les pros et leurs syndicats professionnels, rejoints par d’autres sociétés de gestion collective, et avec l’appui logistique de l’outil sectoriel que constitue le CNV, que nous avons pu développer le fonds et y faire intervenir un financement public plus important.

De même, à l’automne 2016, c’est grâce aux acteurs locaux dynamiques, regroupés au sein du SMA, et appuyés par d’autres, que des moyens supplémentaires ont été obtenus.

Ou encore, c’est en obtenant de la Rapporteure du Budget en décembre 2016 qu’elle nous reçoive en urgence, avec des pros du spectacle vivant, que j’ai pu contribuer au relèvement du plafond de la taxe du CNV.

Pour les acteurs privés des métiers de la musique en France, cette expérience devra nous guider dans le grand débat parlementaire à venir, si, comme le propose Roch-Olivier Maistre, le Parlement est saisi, espérons-le, dès 2018, d’un projet ou d’une proposition de loi visant à créer enfin un véritable Centre National de la Musique.

En effet, et malgré tout le chemin, très réel, parcouru dans le renforcement du collectif entre acteurs privés de la musique en France, grâce à des batailles communes concrètes, et autour de notre modeste association collective, TPLM (Tous Pour La Musique), il faut regarder la situation en face : notre secteur reste souvent le parent pauvre des politiques publiques en matière culturelle, qu’il s’agisse des domaines qui relèvent de la rue de Valois, ou des autres, qui dépendent surtout d’autres ministères, par exemple des Affaires Étrangères pour les actions en matière de rayonnement international, ou de l’Education Nationale, pour l’éducation artistique et l’indispensable rétablissement de l’enseignement de la musique à l’école.

En période normale, chaque euro d’argent public, même là où c’est le plus évident et le plus légitime, nous est dix fois plus compté que pour d’autres grands secteurs de la culture. Et on doit s’alarmer face à la baisse annoncée en ce moment même de certains moyens apportés aux ensembles et aux festivals dans le domaine du classique.

Mais cette faiblesse, nous l’avons aussi mesurée dans les moments de crise, où le soutien institutionnel nous est chichement compté, comme on l’a vu lors de la crise des quotas radios en 2016.  Il a fallu l’appel lancé dans le JDD par la Sacem, avec plus de 4000 de ses sociétaires, artistes de tous les genres, et le renfort de beaucoup d’amis cinéastes ou écrivains, pour bloquer les tentatives d’affaiblissement d’un dispositif pourtant évident, et qui ne coûte rien.

Fort de mon expérience passée dans d’autres secteurs, comme les télécommunications ou l’audiovisuel et le cinéma, j’avais décrit cette situation de faiblesse institutionnelle et structurelle du secteur de la musique en France, dans un entretien avec le compositeur Karol Beffa, paru en juin dernier dans la revue Commentaire. Révélateur, la rédaction de Commentaires avait proposé comme titre à notre entretien « La musique, parent pauvre de la politique culturelle »  pour finalement choisir un titre plus poétique mais tout aussi parlant : « la musique délaissée » !

Je constatais qu’il existe « une certaine hiérarchie des arts en France chez beaucoup de décideurs, mais aussi d’enseignants, plus ou moins inconsciente, dans laquelle la musique est tout en bas. Sans doute, la musique n’apparaît pas comme un « art » sérieux, sinon la musique classique – et encore, comme en témoigne le peu de soutien à la scène française de musique classique  contemporaine, pourtant remarquable par sa richesse et sa diversité. C’est une situation extrêmement différente de celle qui prévaut dans d’autres grandes nations culturelles comme l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni ou la Russie. »

Et j’ajoutais que « ce fait est d’autant plus paradoxal que la musique est l’une des pratiques culturelles favorites des Français.» Elle est un art fédérateur, au cœur du vivre ensemble. On sait aussi, depuis quelques temps, grâce à notre rapport « France Créative », initié par la Sacem en 2013, que c’est aussi un secteur au poids économique et social considérable, avec 8 milliards d’euros et 250 000 emplois, où le secteur privé, lucratif ou non, qu’il soit associatif ou « coopératif » comme nous, à la Sacem, pèse plus de 90% du total.

Le constat de ce paradoxe de plus en plus insupportable, et l’envie d’y mettre fin, nous les partageons désormais très largement, et de nombreux décideurs politiques, mais aussi beaucoup d’amis dans les autres secteurs culturels, nous rejoignent sur ce point. Il faut donc un acte fort durant le présent quinquennat. Le rapport commandé par Françoise Nyssen et élaboré par Roch-Olivier Maistre peut poser les conditions de cet acte fort.

Même si cela fait en réalité trente ans qu’on parle de créer un établissement public pour la musique, et même si l’enterrement, en 2012, du rapport qui allait dans ce sens, a provoqué un profond découragement des acteurs de la musique en France, nous ne devons pas laisser passer cette nouvelle occasion.Il faut, comme je l’ai dit en introduction, créer dans notre pays un véritable Établissement Public dédié à la musique, et adapté à ses spécificités et à ses besoins, qu’il sera logique d’appeler « Centre National de la Musique », et indispensable de doter de financements publics supplémentaires et significatifs.

Un Centre National de la Musique doté de quelles compétences et avec quelle gouvernance ?

Pour ses missions, les grands axes rapportés par Le Monde ou évoqués avec le rapporteur paraissent tous pertinents : observation, concertation, information, formation, gestion d’outils fiscaux adaptés, développement international et soutien économique.

Pour l’Observation, par exemple, il sera important de ne pas s’en tenir aux seules études économiques. Des questions comme l’affaiblissement de la diversité culturelle dans différents domaines, la révolution technologique du Big Data et de l’intelligence artificielle et ses conséquences pour la musique, le non respect persistant des obligations de diffusion ou des quotas par certains médias, ou encore le manque de soutien pour l’enseignement de la musique en France sont autant de sujets importants et urgents sur lesquels des études en commun seraient indispensables.

Pour les outils fiscaux, que l’Etablissement Public gère les crédits d’impôts existants, comme c’est le cas avec le CNC, paraît une bonne idée. Encore faut-il remédier à un oubli choquant : les éditeurs de musique, historiquement premier des trois métiers « d’entreprise musicale » avec les producteurs phonographiques et les producteurs de spectacle, et qui sont souvent en amont du financement de la création, comme partenaires des créateurs, auteurs et compositeurs, doivent pouvoir accéder aussi au crédit d’impôt.

A l’inverse, il est essentiel d’affirmer, comme l’a clairement posé en diverses occasions Roch-Olivier Maistre, que l’investissement du ministère de la Culture dans le secteur de la musique devrait être, en parallèle, renforcé et clarifié. Il ne faut pas que la création d’un Établissement Public conduise à une « agenciarisation » par laquelle l’Etat se dédouanerait en quelque sorte de concevoir une véritable politique publique pour la musique. Pour certains secteurs et certaines esthétiques, des garanties dans ce domaine conditionneront leur adhésion au projet commun de créer le CNM.

Disons-le clairement : même si, à la différence des maisons d’opéra et des grands orchestres symphoniques,  les ensembles et festivals dans les esthétiques du classique et du contemporain sont majoritairement des acteurs privés, dont le financement est souvent majoritairement non public, il n’y a pas d’alternative à un soutien financier direct et une implication opérationnelle du ministère de la Culture pour une partie des lieux et ensembles dans ces esthétiques. Il sera donc vital de trouver une réponse équilibrée entre l’accompagnement de la filière et la préservation d’un secteur subventionné de la création musicale. Toutes les autres grandes nations musicales, y compris anglo-saxonnes, fonctionnent ainsi, avec, souvent, des financements publics supérieurs à ce qu’ils sont en France.

Enfin, la manière de penser l’articulation entre les dispositifs autonomes, et qui doivent le rester, avec l’Etablissement Public futur, comme le Burex pour l’Export, sur le modèle des relations entre CNC et Unifrance, ou une meilleure cohérence des actions d’intérêt général et de soutien à la création des outils financés quasi exclusivement par les pros, comme le Fonds de la Création Musicale (FCM), ou très majoritairement par eux, comme les Victoires de la Musique, sera déterminante. Une mission de préfiguration, comme proposée dans le rapport, est, là aussi, une bonne idée pour prendre le temps de tout examiner.

Pour sa gouvernance, les choses sont simples, et là aussi le Rapporteur a rappelé aux acteurs des évidences : si l’on veut une implication de l’Etat et des financements publics, via un Établissement Public, la gouvernance est déterminée par les pouvoirs publics, sur le modèle du CNL pour le Livre ou du CNC.

Compte-tenu des spécificités de la musique, où, pour ce qui concerne les financements publics, le rôle des collectivités locales peut être dominant, comme en matière de spectacle vivant, il sera important que celles-ci soient également associées à la gouvernance du futur CNM.  Pour nous, la Sacem, qui sommes un acteur de terrain tant au plan du soutien culturel que de la collecte des droits d’auteur pour nos membres, que nous effectuons aussi pour la plupart des autres sociétés de gestion collective françaises, elles sont des partenaires de plus en plus importants.

Les acteurs privés devront évidemment être impliqués, et donc associés, au fonctionnement de l’Etablissement Public, et il faudra veiller à ce que tous les métiers, toute la diversité des esthétiques, tous les modes de financement, y soient bien associés, et égaux.

Avec une priorité absolue : les artistes d’abord, qu’ils soient auteurs, compositeurs ou interprètes. Et même si leurs maisons communes, comme la Sacem pour les créateurs de la musique, est souvent leur meilleur rempart, nous ne sommes que « l’instrument commun fort d’individus isolément faibles ». Ils devront être la priorité des ambitions que se donnera le futur Établissement Public.

Alors, un Centre National de la Musique voté par le Parlement en 2019 et doté de vrais financements publics nouveaux dès 2020 ? Une fois n’est pas coutume, pour un passionné de la langue française comme moi : Yes we Can !