JEAN-NOËL TRONC

Directeur Général de la Sacem

“La musique pour tous” est un enjeu éducatif majeur

Partout en France ce lundi, les établissements scolaires n’ont pas retenti seulement des bruits habituels qui caractérisent la rentrée scolaire, les cris qui envahissent les cours de récréation, les conversations animées des élèves qui se racontent leurs vacances, les pleurs parfois des tout petits qui pour la première fois voient s’éloigner leurs parents. Cette année, classes et cours de récréation ont résonné de chants et de notes, répondant ainsi au souhait conjoint des ministres de l’Education Nationale et de la Culture d’organiser une « rentrée en musique ». L’occasion de créer « une belle cohésion avant les cours » pour reprendre l’expression de MC Solaar dans l’émission Boomerang sur France Inter. « Là, au moins, tout le monde est ensemble et on part sur un pied positif. Comme l’a dit MC Solaar « C’est une très très belle idée ».

Dès leur nomination au gouvernement, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education Nationale, et Françoise Nyssen, ministre de la Culture, ont fait leur la première des 13 propositions pour la Présidentielle de l’association Tous Pour La Musique, qui regroupe la plupart des métiers et des esthétiques de la musique en France : remettre la musique comme pratique au cœur du système éducatif, que ce soit par le chant choral ou par les orchestres à l’école.

Le 21 juin, la Fête de la Musique avait déjà symbolisé cette volonté par la place nouvelle accordée aux orchestres des écoles. Au ministère de la Culture, avec l’orchestre formé des deux classes de CM2 de l’école des Buissonnets, de Rueil-Malmaison, puis celui du collège Claude Monet de Ezy-sur-Eure. Au ministère de l’Education Nationale avec l’orchestre du collège Alfred Sisley de Moret-sur-Loing. Enfin, dans la cour de l’Elysée, où nous avions, avec les membres de l’association Orchestres à l’Ecole et leurs mécènes, dont la Sacem, accueilli le Président de la République en musique, avec l’orchestre du collège Francis Lallart de Gorron, mêlé à l’orchestre de la Garde Républicaine, et le compositeur Etienne Perruchon, jouant lui-même au sein de l’orchestre.

L’association Orchestres A l’Ecole, que la Sacem accompagne notamment par le biais de commandes à la création, accomplit depuis 10 ans un remarquable travail qui a permis de faire exister aujourd’hui près de 1 500 classes orchestres. Mais il y a, entre les écoles primaires, les collèges et les lycées, près de 60 000 établissements en France et donc un long chemin à parcourir pour remonter la pente qui, depuis des décennies, a conduit à faire de la France l’un des rares pays développés où l’enseignement concret de la musique a pratiquement disparu de l’enseignement.

Pourtant, toutes les études montrent que la pratique musicale favorise l’épanouissement des enfants, notamment quand elle est collective, développe les capacités cognitives et la mémoire, favorise la pensée créative, la coordination corporelle et la discipline personnelle.

Dans un ouvrage réalisé en 2014 par l’Association des anciens élèves de Science Po, pour les 140 ans de l’Ecole, avec 140 idées de 140 anciens élèves, j’avais proposé « la création d’un orchestre et d’une chorale dans toutes les écoles à horizon des cinq prochaines années ». J’avais construit cette idée autour d’une double expérience : celle des orchestres à l’école ou de beaux projets complémentaires, hors temps scolaires et de lutte pour l’inclusion et l’accès de tous à la culture comme Demos ou Les Concerts de poche, d’une part. Celle de ma découverte, comme membre du Conseil scientifique de l’enseignement scolaire, présidé par Edgar Morin, entre 2008 et 2012, de la fameuse étude PISA, cette vaste enquête de l’OCDE qui a remis en cause l’idée de l’excellence de notre système éducatif, notamment pour lutter contre l’échec scolaire, d’autre part.

J’avais alors été très frappé par la difficulté reconnue pour les enseignants… et les parents, à transmettre le sens de l’effort et à encourager la discipline d’apprendre, ainsi que le manque d’esprit collectif, mais aussi le faible « plaisir à être à l’école », qui singularisent le système scolaire français. Nous avons en effet le système éducatif le plus anxiogène de l’OCDE, après les Japonais…

Je suis convaincu qu’avec un enseignement de la musique pour tous et un orchestre dans toutes les écoles (ce qui existe dans de nombreux pays), la situation pourrait profondément changer, tant pour l’épanouissement de l’enfant que pour sa réussite scolaire. Les expériences de pratique musicale en milieu défavorisé montrent d’ailleurs une amélioration souvent spectaculaire des résultats scolaires. Dans certaines classes d’orchestre en quartiers difficiles, où le taux d’abandon de la scolarité à seize ans était écrasant, on a constaté une très forte remontée des taux de poursuite d’études.

Beaucoup d’acteurs privés se mobilisent. A la Sacem, nous avons lancé depuis 2015 le programme d’action culturelle de « la Fabrique à Chansons », destinée, à travers différents temps de rencontres entre auteurs-compositeurs et enfants, sur une année scolaire, à mettre les enfants au cœur du processus de création musicale. Ensemble, accompagnés de leur professeur des écoles et de l’artiste, ils composent une chanson, qui est jouée à la fin de l’année devant les parents. Ce sont ainsi chaque année une centaine d’artistes qui interviennent dans 100 classes sur tout le territoire (dont 18 classes en zone rurale et 19 en réseau d’éducation prioritaire pour l’édition 2016-2017) où se déroule l’expérience, plébiscitée par les enfants, mais aussi par les personnels pédagogiques et les parents.

Mais les initiatives privées ne peuvent suffire à pallier le manque d’une politique nationale. Or quelle est la situation dans notre pays ? Contrairement à ce que pensent encore beaucoup de gens, enseignements du solfège et de la flûte à bec ont totalement disparu des programmes. Non pas qu’ils étaient la panacée. Mais leur disparition a laissé la place, dans les programmes scolaires, aux « pratiques artistiques et à l’histoire des arts », donc à un enseignement utile mais théorique.

Ainsi à l’école primaire, il est prévu 78 heures par an de disciplines artistiques incluant théâtre, arts plastiques, chant, etc., laissées à l’appréciation des maîtres d’école, qui ne sont par ailleurs pratiquement plus formés à la musique. Au collège, il existe une heure d’éducation musicale par semaine, occasion d’écouter des œuvres, d’apprendre un peu d’histoire musicale et de pratiquer le chant. C’est bien sûr mieux que rien, mais tellement insuffisant ! Quant au lycée, la musique n’y est plus qu’une option.

Il faut le rappeler, la musique est un art à double clef : une langue à déchiffrer, le solfège, une pratique à maîtriser, celle des instruments de musique. Ne pas l’enseigner dans les études générales, c’est condamner l’essentiel de la population à en être privé. Que l’on s’étonne si nos artistes s’amusent souvent que le public français soit l’un des seuls à chanter faux et à applaudir à contre- temps ! Mais aussi que beaucoup des décideurs en France maltraitent cet art, comme le montre la faible place que la musique occupe dans la politique culturelle de l’Etat.

Comme nous avons moins de fanfares ou de chorales religieuses que les pays protestants, peu d’orchestres dans les écoles, pas de big bands avant les rencontres sportives, où les jeunes peuvent-ils apprendre cette langue pourtant universelle ? Pas dans les conservatoires de musique où règne la pénurie : la demande des familles excède tellement l’offre qu’à Paris, on est passé un temps par le tirage au sort. Il y a aujourd’hui moins de 5 % des enfants dans un conservatoire en France, contre plus de 30 % des enfants en Suède. Et dans tous les lieux non scolaires, écoles de musique, conservatoires ou MJC, les cours de musique coûtent souvent cher, renforçant l’injustice sociale dans l’accès à la pratique musicale.

C’est pourquoi la volonté de relever ce défi, exprimée par Emmanuel Macron lui-même dans ses propositions pour l’élection présidentielle, et clairement affirmée, en commun, par les ministres Jean-Michel Blanquer et Françoise Nyssen, est une très bonne surprise. Le ministre de l’Education Nationale a même été précis. Après avoir annoncé aux Recteurs sa volonté de «faire la rentrée en musique », il a déclaré dans une récente interview « Quand on se compare aux autres pays, on voit que la musique occupe une place insuffisante en France. Je compte notamment faire en sorte qu’il y ait des chorales dans toutes les écoles et collèges. Nous allons aussi encourager les pratiques instrumentales et les concerts ».

La « rentrée en musique » est un premier signal fort. Il nous faut, en France, un vrai enseignement de la musique comme pratique collective, et pour tous.

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