Je tiens à préciser que cet article comme tous ceux publiés sur ce blog reflète mon opinion personnelle et n’engage pas la Sacem (salariés ou sociétaires).

Une semaine après le terrible massacre de Manchester, il est utile de rappeler deux vérités : le terrorisme islamiste mène une véritable guerre à la culture ; celui-ci atteindrait son but si la stratégie de la terreur, en éloignant le public, déstabilisait le secteur du spectacle vivant, déjà fragile.

Première vérité, la guerre à la culture continue. On a franchi une étape nouvelle dans l’horreur, puisque cette fois-ci des enfants aussi ont été visés. Mais comme à Charlie Hebdo ou au Bataclan, la cible choisie l’a été encore avec le même but : frapper nos sociétés dans ce qui les distingue le plus du modèle que l’Islamisme veut imposer. Tous les totalitarismes religieux ont toujours détesté la liberté qu’incarnent les artistes en même temps que la fête et le bonheur qu’ils offrent au public. Après les massacres de Paris en novembre 2015, le communiqué de Daesch dénonçait ainsi « le Bataclan où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ». Rien n’est plus contraire à tout ce que veulent les Islamistes que ces rassemblements de joie et de liberté, où hommes et femmes se côtoient librement et partagent un même plaisir de la fête.

Ne l’oublions pas, depuis que le terrorisme islamiste se développe, les artistes mais aussi le public sont souvent les premiers visés. Dans les années 90, en Algérie, les premières victimes de la terreur islamiste furent des jeunes, égorgés pour avoir assisté à des concerts de raï. En Afghanistan, toute musique avait été interdite par les Talibans. En Egypte, danseuses, chanteuses ou actrices ont subi tellement de pression, et souvent d’agressions physiques, que cette culture qui a fait le rayonnement international de l’Egypte n’est presque plus qu’un souvenir.

Nous qui sommes, à la Sacem, la première société d’auteurs du monde arabe, nous en avons une conscience aigüe et une solidarité d’autant plus forte avec les artistes arabes souvent héroïques dans leur résistance culturelle.

L’autre vérité qu’il faut aussi rappeler c’est que le spectacle vivant est exposé et fragile face au terrorisme de masse. Les attentats du 13 novembre 2015 en France avaient déjà montré le risque d’une déstabilisation globale des acteurs du spectacle vivant.

Le spectacle vivant (qui regroupe les arts de la danse, le théâtre, les concerts et les arts du cirque) est, après les arts graphiques, le deuxième secteur en importance parmi les industries culturelles françaises (rapport E&Y-France Créative 2015) avec 7,9 Md€ et 235 000 emplois. Les revenus directs représentent 6,6 Md€ dont 3,9 Md€ pour le secteur public (99 000 emplois), et 2,7 Md€ pour le secteur privé (124 000 emplois). Les retombées indirectes (hébergement, consommation, etc.) 1,3 Md€.

C’est le secteur qui irrigue le mieux l’ensemble du territoire et Arles, ville de notre nouvelle ministre de la Culture, en fournit une belle illustration. Celui, aussi, le moins délocalisable. Mais ce secteur est particulièrement fragile. Côté privé, la filière est composée surtout de toutes petites structures, aux fonds propres faibles voire inexistants, souvent dépourvus d’actifs. Côté public, l’essentiel repose sur des collectivités locales qui ont déjà commencé à tailler dans les budgets culture, mettant en péril des structures et la programmation de spectacles.

Le résultat net moyen des entrepreneurs de spectacle, divisé par trois depuis 2008, est inférieur à 1%. La plupart des entreprises ont un chiffre d’affaire inférieur à 1 M€. Le matelas pour absorber une crise n’existe pas.

En quoi les attentats peuvent-ils déclencher une crise globale du secteur ? Par la combinaison de facteurs dont certains sont apparus après le massacre du Bataclan, à commencer par la peur du public. Un sondage réalisé en France au lendemain de Manchester montrait, sans surprise, que 60% des personnes interrogées déclaraient avoir peur de se rendre dans des salles de spectacle ; la peur peut aussi être celle des artistes internationaux qui peuvent choisir d’autres destinations. Il y a aussi la crainte des organisateurs d’événements, producteurs de spectacle ou gestionnaires de salle, du secteur public ou privé ; la nécessaire prudence des Préfets, qui peuvent vouloir interdire des événements face aux risques ; sans oublier l’autocensure déjà active pour sélectionner les spectacles « à risque » à éliminer des programmations, par mesure de précaution.

Pour faire face, les acteurs privés avaient immédiatement réagi. A l’initiative commune de la Sacem et du ministère de la Culture, un fonds d’urgence avait été créé dès le lundi 16 novembre 2015. Nous avions aussi été reçus dès le vendredi 20 novembre, avec une délégation de professionnels du spectacle vivant, par le ministre de l’Economie de l’époque… Emmanuel Macron, pour lui exposer le risque de déstabilisation économique du secteur. Nous avions aussi obtenu, au début de l’été 2016, l’annonce d’un audit national sur la sécurité du spectacle vivant avec la nomination d’un Préfet en mission.

Depuis un an et demi, les professionnels ont fait des efforts considérables pour démultiplier les mesures de sécurité, renforçant par là-même à la fois la sécurité réelle et le sentiment de sécurité, élément essentiel de la confiance du public.

Mais tout cela est fragile. Le niveau de menace est élevé et permanent. L’écosystème de la filière du spectacle vivant a été fragilisé. La question reste donc posée : quelle serait l’attitude durable du public en cas de nouveau drame en France ?

Nous devrons pourtant faire face quoi qu’il arrive, sauf à accepter que la stratégie de la terreur atteigne son but, avec des conséquences irréversibles économiques certes, mais plus encore culturelles et démocratiques.

D’autres secteurs ont dû s’adapter en profondeur. Songeons simplement qu’au début des années 70 l’idée de demander leur document d’identité aux passagers des compagnies aériennes avait fait débat. En transformant, par étapes, les conditions d’accès et de contrôle, les équipements et la formation à la sécurité, et en faisant accepter aux voyageurs des conditions souvent très contraignantes, le secteur a sauvé son activité et notre liberté de voyager.

Comparaison n’est pas raison, mais gouverner c’est prévoir. Il est important que, à partir de l’audit général de sécurité annoncé à l’été 2016, l’Etat anticipe la possible nécessité d’une nouvelle étape de renforcement de la sécurité du spectacle vivant.

La filière du spectacle vivant a plus que jamais l’envie de se battre, et beaucoup de témoignages montrent que le public attache une grande importance à ces moments de partage et de plaisir que constituent concerts et festivals, pièces de théâtres et autres spectacles publics qui vont ponctuer « l’été des festivals ». Mais à condition que, à défaut de parfaite insouciance, chacun puisse se sentir en sécurité.